Voir des chevaux sauvages

mercredi 26 août 2015, par sebmenard

En réalité nous avions vu beaucoup de chevaux dans le Delta. Nous avions roulé sur les chemins entre les canaux au bord de la mer — nous avions croisé des bêtes quelques pêcheurs et des carcasses ferrailles abandonnées. Nous étions là pour voir le bout de l’Europe sans doute un peu — c’était une idée comme ça — traverser l’Europe — rouler vers l’Est — et voir les eaux du bout de l’Europe.

À un moment on avait décidé que c’était le bout et que donc on pouvait se baigner là — il suffisait de se jeter dans les eaux et attendre qu’elles nous envahissent ou bien que le soleil tombe doucement dans notre dos vers l’Ouest — puisque c’est ainsi que les choses sont et que notre bout de l’Europe se situe à l’est.

J’avais lu quelque part que les chevaux ici étaient par endroit redevenus sauvages — j’avais lu qu’ils couraient dans les herbes et à travers les eaux comme les bêtes ont toujours su faire — j’avais lu qu’ils se reproduisaient ainsi et qu’ils étaient de plus en plus à courir dans les herbes — et on voit leur cuir briller au soleil des étés toujours plus chauds. Je n’ai pas lu assez. Je n’ai pas vraiment lu. Je ne sais pas où sont les chevaux sauvages ni même si on peut voir un jour les chevaux sauvages du bout de l’Europe.

Je n’étais peut-être pas vraiment venu pour voir les chevaux sauvages du bout de l’Europe — peut-être que voir les eaux suffisaient – sentir le vent chaud de la Mer Noire sur nos peaux – laisser couler les eaux chaudes de la Mer Noire contre nos corps — attendre ensuite que le vent chaud sèche nos peaux humides et que la nuit tombe enfin — alors il n’y aurait plus qu’à fêter simplement l’arrivée au bout de l’Europe et écrire.

Nous avions déjà fait ça il y a quelques années — nous avions déjà pris un bateau pour le bout de l’Europe et alors on avait presque couru vers l’Est comme on court vers la mer – on avait laissé nos sacs dans le sable et on avait filé dans les eaux de la Mer Noire en pensant peut-être que c’était le bout de l’Europe.

On parcourt parfois les mêmes lieux.

On vient chercher à nouveau les mêmes pistes.

On croit avoir deviné un chemin et on tente de l’emprunter à nouveau.

On cherche la vérité dans la poussière et le sable — comme si la vérité était dans la poussière et le sable — comme si la vérité existait — comme si on n’avait plus peur de connaître la vérité.

Plus tard je regardais des photographies de chevaux du Delta — je regardais des photographies de chevaux prises dans le Delta ce jour où nous avions décidé de relier deux villes entre elles — à travers la poussière et le sable. Je me souviens avoir entendu sa voix demander : tu crois que ce sont des chevaux sauvages. Les chevaux du Delta sont immobiles sur cette image et tout est dans l’ordre : c’est une image — rien qu’une image. Ils semblent nous observer comme on observe une bête — et nous les observions exactement de la même manière — simplement nous avions fait quelques images — car c’est notre truc de faire des images et car on déclenche souvent comme ça même en plein soleil et dans la poussière. En regardant cette image — en pensant à cette histoire aux routes et aux poussières — j’avais envie de le croire — j’avais envie d’imaginer avoir vu les chevaux sauvages du Delta — et donc le chemin tout entier était parcouru : nous avions sans doute vu les chevaux sauvages — j’avais écrit le récit des chevaux sauvages — et nous avions cette série d’images.

Les chevaux sauvages sont à leur place — les images aussi — le récit de la vision des chevaux sauvages existe — toute cette histoire tient et nous pouvons filer plus loin encore.

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