Accueil du site > Carnets | SebMénard > La réserve > Bayard, Pierre | Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ?

Bayard, Pierre | Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ?

jeudi 5 janvier 2017, par sebmenard

 « (…) Il faut d’abord noter que l’explorateur [ Marco Polo] fut d’une grande discrétion en Chine, pays dans lequel il affirme avoir séjourné le plus longtemps. Une discrétion telle que les archives impériales, pourtant très complètes, ne portent aucune trace de son passage, alors même qu’il dit y avoir été chargé de fonctions importantes.

Tout aussi étonnantes sont certaines lacunes de son récit, comme si son auteur était par moments pris d’aveuglement ou de distraction. Il est ainsi surprenant que l’on puisse décrire la Chine pendant des dizaines de pages sans dire un mot de la grande muraille et de ses milliers de kilomètres, que Marco Polo est pourtant censé avoir traversée à plusieurs reprises lors de ses pérégrinations.

Attentif aux moindres anecdotes, Marco Polo ne trouve pourtant rien à dire sur les pieds bandés des Chinoises, ni sur la cérémonie du thé, ni sur la pêche au cormoran, et, en général attentif aux particularités linguistiques des pays qu’il traverse, ne semble pas s’être aperçu de l’existence des idéogrammes. (…) »

p. 27

 

 

 

 « Par ailleurs, cette reconnaissance de la part active de la fiction dans les récits de voyage dissuade vraisemblablement de nombreux voyageurs potentiels de se déplacer, avertis que l’essentiel tient à la qualité de la rêverie qu’ils feront à propos des lieux à visiter et de la puissance narrative de leur récit, une rêverie et un récit qui n’ont pas nécessairement à gagner, pour naître et se développer, à s’appuyer sur un séjour authentique. »

p. 30

 

 

 

 « Je me suis souvent demandé où Marco Polo avait passé les vingt années pendant lesquelles on a perdu sa trace et quelle occupation mystérieuse l’avait retenu dans le lieux mystérieux qu’il s’était choisi comme asile.

Contrairement à Frances Wood, je doute que Marco Polo soit même allé jsuqu’à Constantinople, et sa connaissance parcellaire de la Chine peut tout à fait s’expliquer autrement, en particulier par des échanges avec des voyageurs revenus en Italie. Je crois plus volontiers qu’il a choisi de faire retraite dans un lieu paisible et retiré aux alentours de Venise. (…) »

p. 30

 

 

 


Bayard, Pierre, 2012, Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ?, Les Éditions de Minuit.

SPIP | squelette | | soutenir les auteurs | ISSN 2495-6910 | Suivre la vie du site RSS 2.0