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Stasiuk, Andrzej | Fado

mardi 22 août 2017, par SebMénard

 « Un On the road slave

Une fois, j’ai passé huit heures à un poste-frontière entre l’Ukraine et la Roumanie. C’était la nuit. L’autocar rempli de marchandises ukrainiennes demeurait désespérément immobiles. Assis sur la bordure du trottoir, je fumais des cigarettes et j’observais les chiens. Ils étaient complètement dépourvus d’instinct national. Ils surgissaient en meute derrière les immeubles du côté ukrainien. Ils raccompagnaient certaines voitures, puis revenaient. Ils se regroupaient en bataillons pour défendre leur secteur. Ils aboyaient contre leurs semblables, reniflaient, rôdaient, traversaient sans cesse le no man’s land et les postes de garde. »

p. 13

 

 

 

 « Un On the road slave

Je rêve de tours de guet vermoulues dans des endroits déserts et de cyclistes poussant leurs vélos rouillés dans un paysage vallonnée, entre des villes dont le noms peuvent se dire au moins en trois langues, je rêve d’attelages et de gens, de nourriture, d’hybrides de paysages et de tout le reste. »

p. 19

 

 

 

 « La carte

 Le plus intéressant reste que la moindre station, le dernier hameau de trois maisons à tout casser, chaque trou perdu où le train s’arrêtait — ne fût-ce qu’un omnibus et une fois par semaine —, tous ces endroits étaient indiquées et nommés, tous étaient sauvegardés et on pouvait lire leur nom à l’aide d’une loupe, comme si on déchiffrait le passé ou qu’on découvrait l’original réel d’une légende. »

p. 40

 

 

 

 « La Roumanie

C’est la Roumanie. Un pays qui semble étonné par sa propre existence. Des Mercedes et des Range Rover dernier cri passent sur les routes tandis que sur les bas-côtés cheminent de vieilles femmes avec des hottes sur le dos et, sur les épaules, des râteaux et des fourches en bois dont la forme n’a pas changé depuis des siècles. Aussi bien les Range Rover que les fourches sont absolument réelles, parce que le temps roumain est structuré d’une manière si subtile que la notion d’anachronisme ne s’y applique pas. Tout se déroule simultanément. Des attelages d’ânes avancent en cahotant et des troupeaux de bétail traversent les routes principales à l’ombre de la centrale nucléaires de Cervnavodă. Dans les villes, on voit des filles de campagne en habits traditionnels et, dans les villages, des garçons habillés comme des rappeur sur MTV, les Tziganes qui sortent de taudis innommables ont l’apparence et la fierté des hidalgos espagnols : chapeau noir, ceinture de cuir cloutée d’argent, santiags avec des boucles en or… Oui, j’aime aller là-bas, parce que la Roumanie, c’est le chaos, le foisonnement, l’imprévisible et le paradoxe. La Roumanie est un exercice rafraîchissant pour l’esprit habitué à des solutions banales et évidentes. »

pp. 46-47

 

 

 

 « Les Carpates

Răşinari sentait l’huile chaude, l’oignon frit, le fumier de cochon et de cheval, le foin et les herbes médicinales. Pendant les après-midi torrides, cette odeur singulière faisait tourner la tête. À la tombée de la nuit, les bêtes descendaient des pâturages. Elles entraient dans le village par la route principale et retrouvaient leurs fermes. Des bulles noirs, énormes et luisants, marchaient à l’avant. Ensuite venaient quelques vaches tachetées aux pis gonflés, et tout derrière de petits troupeaux sautillants et désordonnés de chèvres. Cette procession quotidienne rappelait une fête. Le village tout entier sortait sur la route pour regarder passer le bétail. La marmaille, les vieilles femmes en foulard, les hommes fumant des cigarettes en petits groupes — tous regardaient les animaux qui retrouvaient sans se tromper leurs fermes, s’arrêtaient devant le portail et attendaient qu’on les laisse entrer. Le même rituel se répétait depuis des siècles et tout y était évident, achevé et parfait à sa manière. Ni les bêtes ni les hommes n’effectuaient le moindre geste inutile.

Après le passage des troupeaux, la chaussée goudronnée était toute recouverte de merde et de pisse. Elle reluisait comme du verre dans les derniers rayons du soleil couchant. Les rares voitures devaient faire attention aux virages, c’était glissant comme du verglas.

L’animal entrait au milieu de l’humain et c’était normal, car cela évoquait de façon naturelle et quotidienne le souvenir de nos origines. »

pp. 69-70

 

 

 

 « La parodie comme moyen de survie du continent

Finalement, l’Europe ne peut se composer exclusivement de présent. Or tout indique que l’obsession du présent détruit la vie de l’Occident et qu’elle commence à détruire la nôtre. Il y a quelque chose de maladif dans les vieilles villes européennes qui existent sans interruption depuis sept ou huit cents ans : au milieu des constructions hiératiques, dans un espace plein d’un condensé de passé, sous le digne regard des temps révolus, grouille une foule obnubilée par l’instant présent, l’instant qui passe. Les gens ressemblent à des insectes occupés de leur seule survie. Ils n’ont pas de passé, parce qu’ils sont incapables de le comprendre, ni d’avenir, parce que l’avenir se transforme inlassablement en présent. »

p. 78

 

 

 

 « La sérénité

En ce temps-là, il n’y a pas de poubelles dans les campagnes. Il n’y avait pas non plus d’ordures.

On achetait diverses choses, mais il n’en restait presque rien. On pouvait brûler dans le fourneau les sacs en papier du sucre, ou bien les réutiliser. On pouvait revendre au magasin les bouteilles vides de vinaigre, d’huile et de vodka avec un bénéfice appréciable. On pouvait aussi les utiliser pour garder les jus de griottes et de framboises faits maison. Quand aux bouteilles d’orangeade et de bière avec un bouchon mécanique en porcelaine monté sur un fil de fer, on s’en servait pour les boissons gazeuses rafraîchissantes produites à la maison avec de la levure et du sucre. Il n’y avait en fait pas de plastique, pas de cartons recouverts d’aluminium. Il ne restait rien après les repas. »

p. 159

 

 

 


Stasiuk, Andrzej, Fado, 2009, Christian Bourgeois.

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