Bratislava

mercredi 4 avril 2018, par SebMénard

 

 

 

 “(…) c’étaient encore des trains et des villes et des bus et des villes et des taxis et des autocars et encore des villes, c’étaient des visages qui vous regardent et des bouches qui vous parlent, à votre pauvre oreille défendante sans cesse des bouches qui vous parlent et vous parlent (…)”
Mahigan Lepage, La Science des lichens, éditions publie.net

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous cherchions un endroit où dormir gratuitement, et on nous avait indiqué ce coin — un festival des musiques transes. C’est au sud de la ville. Il fallait traverser le quartier Pálenisko, contourner des immeubles abandonnés, des entrepôts, des canaux, une raffinerie. Il fallait encore rouler sur une digue et attendre le lieu des fêtes. On entendait le son des basses — le son des basses plusieurs kilomètres à l’avance. C’était suffisant pour nous guider. Nous étions usés — usés des routes et des villes — les mêmes villes, les mêmes shops, bars, restaurants, banques, marques, bus, taxis… Et nous n’avions rien prévu pour manger. Il nous restait toujours quelque chose au fond d’un sac, mais nous comptions sur une autre découverte. Le ciel était gris, l’air était lourd, nous cherchions un abri — une forêt. Puis nous étions en vue du lieu de la fête. C’était la fin, nous le savions, certains festivaliers devaient poursuivre encore une nuit. La digue filait plein sud, parallèle au Danube. Peu à peu, des camions, des tentes. Parfois un ou deux corps endormis dans l’herbe. Sans doute l’épuisement des basses, les drogues. Puis nous avons trouvé la grande tente d’où provenait le son, et enfin un bar, un lieu de restauration, et quelques dizaines de festivaliers. Rangement. Corps debout donnant le coup de main. Fourgons qui se remplissent. Femmes dansant. Hommes pareils. La pluie à peine — presque pas. Il y avait un espace chill-out avec carton indiquant chill-out, peint à main levée — des canapés. Certains discutaient là, d’autres semblaient écouter. D’autres encore apparaissaient tout à fait absents. Ils rêvaient probablement à leur refuge. J’imaginais qu’ils rêvaient à leur refuge. Nous avons commandé des sandwichs chauds au fromage. Il y avait un robinet d’eau potable. Nous avons bu quelques bières avec ceux d’ici. Sur la digue où nous roulions pour arriver là, nous apercevions des corps torses-nus. Ils passaient. Ils formaient des silhouettes à contre-jour et debout sur l’horizon. Cinématographique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(…) de la ville, je me repassais en boucle les images suivantes : des restaurants abandonnées, des maisons en ruine, des tags immenses, des arrêts de bus bleu passé, des canaux d’eau stagnante, des formes en béton, des tuyauteries d’acier rouillé, des piliers en béton, des arbres libres, des moustiques. Je ne voulais rien oublier. Je notais encore : les ponts jetés sur le fleuve, le parc mêlant herbe et asphalte, les parkings sauvages, les cabanes de chantier, les immeubles gris noir, les routes. Je repensais au Danube. Le Danube que nous avions traversé dans le vent à Bad-Deutsch-Altenburg, sur l’énorme pont de la route B49, puis que nous avions aperçu à Hainburg an der Donau. Enfin, en suivant la route B9, qui devient la route 61 en Slovaquie, nous l’avions retrouvé en traversant sur le pont Apollo. À ce moment, nous ne connaissions pas la passerelle qui longe la route européenne 58, sur le pont le plus à l’est de Bratislava. Alors nous avions roulé dans le flot dingue du pétrole. À cette époque, le Vieux pont était en reconstruction. Mais avant d’arriver là, nous avions du rouler sur la route 61, faire un détour vers l’ouest, ce qui nous permettait de longer la route européenne 65, puis de la traverser, et enfin revenir vers la rive sud de Bratislava. J’essayais de consigner tout ça en pensant à notre abri du soir. Les basses du festival couvrait à peine l’orage au loin, et nous avions déjà aperçu quelques éclairs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(…) un gars est venu nous causer plus longuement. Il était apiculteur. Nous l’avons écouté, nous l’avons questionné, puis nous lui avons acheté du miel. Sa voiture était pleine de pots de miel. Il nous a conseillé d’aller trouvé un abri dans le bois, un peu plus au sud. Il nous a indiqué sur une carte comment rallier ce refuge. Nous avons donc repris le chemin de la digue et la direction du sud, car nous finissons toujours par reprendre notre chemin. Nous avons tourné plusieurs dizaines de minutes, essayant de découvrir l’entrée du bois, celle qui nous mènerait à notre refuge. L’orage approchait. Il faisait de plus en plus sombre. Parfois, une voiture ou un fourgon passait sur la digue, feux allumés. Rouge dans bleu. Jaune dans noir. Ça filait. À cette époque de l’année, la nuit tombait très vite, et nous avions perdu l’habitude de regarder l’heure. Nous nous sommes retrouvés à monter en vitesse notre campement derrière une botte de paille, alors que la nuit était presque là. Je ne voulais pas allumer ma lampe frontale, pour éviter d’attirer les regards. Au loin, une voiture avait gardé le plafonnier allumé de son habitacle. Je m’inquiétais pour peu de choses. Il s’agissait probablement d’un couple venu profiter du calme. Corps nus dans l’habitacle d’acier, de plastique et de mousse. La buée sur les vitres. Je pensais à la ville. Je pensais à cet abri dans le bois que nous n’avons pas su trouver. J’essayais, observant la carte, de déterminer la route la moins dangereuse pour quitter cette ville et nous enfoncer dans la plaine. Nous devions retourner dans le centre pour trouver de l’argent et traverser le fleuve. Je trouvais ça à la fois étrange et passionnant d’être là à faire ça. D’être sous la tente, à quelques kilomètres de Bratislava, d’écouter la pluie approcher, l’orage au loin, et de scruter une carte afin de trouver la route la plus adaptée afin de quitter la ville.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(…) j’ouvre Têtes mortes, de Samuel Beckett. « Nulle part trace de vie, dites-vous, pah, la belle affaire, imagination pas morte, si, bon, imagination morte imaginez. » Au loin : rythmes transes. Le souvenir d’un flyer en papier : invitation pour une fête en Transylvanie. Dans la nuit tout se calme. Quand la pluie vient franchement, ils rallument les baffles, les amplis. Grande danse de la pluie, j’imagine. Et puis le silence. Le silence de l’est. Le silence des champs. Le silence des forêts.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(…) le lendemain, nous dormions derrière la digue, à hauteur de Mlynské, face à Šulany, . Nous étions entre la route 1421 et le Danube. Nulle forêt pour nous abriter d’un quelconque désastre. Épuisés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(…) les eaux immenses du Danube nous étaient apparues. Nous avions traversé le fleuve en longeant la route européenne 58, puis nous avions entrepris de suivre son cours sur la rive droite. Nous étions sur cet asphalte au sud de Bratislava, et j’inventais un genre de fiction apocalyptique. Je me répétais différentes scènes d’une fiction apocalyptique. Les lieux étaient adaptés. Nous avions quitté Bratislava en longeant l’asphalte de la route européenne 58. Puis nous avions tourné dans Petržalka. Nous avions continué vers Rusovce, vers Čunovo, puis nous avions emprunté ce barrage dont je ne connais pas le nom. Il menait à cette digue qui longe la Hongrie et qui mène à des villages comme Dobrohošť, Vojka nad Dujanom, Bodíky. Le Danube n’avait rien de sauvage. C’était un énorme canal. C’était gris pierre, l’eau, le ciel, l’asphalte, le béton de la digue, le vent, les toits des maisons aperçue en contrebas. Nous avions peut-être fait un arrêt à Dobrohošť. À l’auberge hongroise de Dobrohošť. Et là, nous avions bu de la bière et écouté les bruits de Dobrohošť afin de donner une suite à ma fiction apocalyptique, à notre chemin, à notre journée — afin de trouver notre refuge du jour. Je suis incapable de toute fiction. Je suis encore moins capable d’une fiction apocalyptique. Ou alors, si j’en suis capable, c’est de façon très furtive, rapide. Par exemple, il est probable que cette fiction apocalyptique ait eu lieu entre Čunovo et Dobrohošť. Je vois ça très bien, là. Béton abandonné, carcasse de bagnole, remblais, centrale hydro-électrique, panneau annonçant divers dangers, asphalte craquelé, village submergé par l’éclatement d’une digue, retrait des survivants vers des zones habitables, porcs domestiques noyés, poulaillers engloutis, cuve de pétrole s’écoulant dans les eaux de l’Europe, poissons morts, bêtes mortes, arbres et forêts submergés. Mais la distance n’est pas si longue, entre Čunovo et Dobrohošť. Et j’étais probablement très occupé à la recherche d’un quelconque abri pour la nuit. Ou alors, nous avions décidé de boire un verre à la santé des routes de l’Europe, et nous l’avions fait. Le soir pourtant, alors que nous avions décidé de bivouaquer entre entre la route 1421 et le Danube, alors que de temps à autre, des phares passaient dans le noir, alors que nous entendions les moteurs des barges de fret sur le fleuve à côté, j’avais cette sorte d’inquiétude. Elle me revenait, cette inquiétude permanente. Ce jour-là, j’étais persuadé que sans cette inquiétude elle-même, je n’écrirais rien. J’étais persuadé que sans cette inquiétude d’être au monde, je ne serais pas entre la route slovaque 1421 et le Danube à prendre note dans la nuit. À prendre note du lieu de notre refuge, de notre éternelle poursuite du lieu où se tenir, et de la tendre impermanence du monde. Je le dis comme ça aujourd’hui mais cette nuit-là — car c’était une nuit — entre la 1421 et le Danube, j’étais incapable de le formuler. Je buvais l’eau de cuisson de notre riz et des légumes. Je buvais de la tisane en écoutant les péniches. Je regardais passer les phares des voitures. Je finissais une canette de bière. J’écrasais des moustiques sur ma peau. Je repensais à l’asphalte de Bratislava. Je repensais à la vision du port de Bratislava depuis la route européenne 58. Je repensais à ma fiction apocalyptique. J’étais incapable de la transposer dans le port de Bratislava. Il faut probablement se satisfaire de ce constat.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(…) le lendemain, c’était Medved’ov, Kĺucovec, Čičov, Klížka Nemá. C’était déjà l’Est lointain. Quelque chose se jouait là. Et j’avais commencé à le sentir vers Medved’ov. Cela pouvait bien être apocalyptique, peut-être était-ce même déjà apocalyptique, alors que je n’en voyais que la poussière. La poussière de l’est, l’asphalte de l’est, les petits shops de l’est, les kiosques de l’est et les pistes de l’est. Je ne pouvais donc en raconter autre chose que l’asphalte, les shops, les kiosques, les parcs, les cafés, les pistes, la poussière, la poussière, la poussière. Encore la poussière.

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