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Vinau, Thomas | Le camp des autres

lundi 6 novembre 2017, par SebMénard

 « Un feu, c’est comme une famille. Ça te brûle la peau et te chauffe l’échine. La lumière toute parsemée d’obscurité s’écroule en pluie grise. La nuit arrive comme de la neige sur un pré. Les flammes prennent de l’assurance, s’étirent, dansent au milieu des ombres de la forêt. »

p. 29

 

 

 

 « Le silence est revenu, excepté les trois respirations qui se chevauchent dans le soir qui tombe. Celles d’un chien excité, d’un enfant effrayé et d’un loup qui agonise. »

p. 42

 

 

 

 « Mélange de feuilles putréfiées, de glands rongés, de mycéliums velus, de lichens et de mousse. Gamme des pourritures, fougères mortes, brindilles broyées, branches cassées, graminées, mauvaises herbes, lianes et épineux, baies moisies, germes mort-nés, graines. Bois spongieux habité de larves et de vers, écorces émiettées, imbibées d’une humidité constante, sous toutes les formes de l’eau, givre, gel, rosée, neige, brume, buée, brouillard, haleine de bêtes, urine, sperme, lymphe, sang, vapeurs croupies. Superposition de couches et de couches de saisons, de pluies, de lumières lourdes ou légères, de sels minéraux, d’évaporation, de chaleur et de froid, de ravages et de renaissances, de cendres. Nid grouillant de cadavres et de nouveau-nés, de cycle de dévoration et de reproduction, de poils, de plumes, de peaux, d’os, de viandes, d’humus, de glaise, d’argile, de temps, de nuit, de ciel. Danse nuptiale des prédateurs et des proies, des instincts et des hormones, des nuits sans fond et des brouillons bouillonneux de la lumière, des vibrations du soleil et de la lune. Lit sans fond et archaïque, berceau et tombeau, déesse mère du vivant, crâne fendu d’où s’est extrait terrifiée la bête aux rêves nus qui ne sait pas qui croire. La forêt. »

pp. 47-48

 

 

 

 « Le lièvre est à la forêt. La douceur et la bestialité, la langue chaude de la mère, les babines retroussées du père sont à la forêt. La viande est la forêt. Le flux et le reflux du sang, les muscles, les odeurs, les souffles sont à la forêt. Toutes les bêtes sont à la forêt. Ce qui grouille, ce qui fouile, ce qui bondit, ce qui se déploie, ce qui attaque, ce qui ronge, ce qui creuse, ce qui mord, ce qui broie est à la forêt. L’argent mort de la lune est à la forêt. La glaise, le vent, la brume et la rosée, toutes les obscurités appartiennent à la forêt. Elle est le foyer de tous ceux qui n’en ont pas. De tous ceux qu’on ne veut pas. De tous les chassés, les fuyards, les proies. L’ombre est à la forêt. L’ortie et la ronce, la chouette et le goupil, l’ours et le coucou, le loup et le hérisson, le givre et l’orage, la larve et le serpent. »

p. 49

 

 

 

 « Dans chaque tableau il y a le nom commun de la plante, son nom latin, l’organe auquel il correspond et les applications possibles. Suivant la partie que tu utiliseras les effets seront différents, racine, sommités fleuries, graines, feuilles, écorces. Entrent ensuite en ligne de compte, le mode de conservation, la quantité et l’association avec d’autres. Je peux t’apprendre à les reconnaître mais tu dois pouvoir t’en remettre aux livres. Aucun herboriste ne peut travailler sérieusement sans livre. »

p. 87

 

 

 

 « L’absinthe, la sauge divine, la valériane. La badiane et la mélisse, le fétuque bleu, le sabot-de-Vénus, le surzu noir, le fenouil, le primevère et le pourpier. Ça c’est un vermifuge. Ça une plante à verrue. Sommités pour les reins et racines pour le foie. Le pavot, le chanvre et l’orpin, l’ail des ours, la bourrache, l’airelle et l’aigremoine. Le cerfeuil, la centaurée, la fumeterre officinale. L’hysope et la gentiane. L4ortie et le millepertuis. Chaque plante que tu écrases a un nom et une fonction. Comme chaque insecte, chaque champignon, chaque étoile, tu peux sauver ou tuer, faire tomber la fièvre, ou vider les entrailles. Il faut toute une vie pour apprendre mais c’est une langue qui se parle. Les terres, les minéraux, les charbons sont utiles également. C’est l’alchimie infinie du monde que tu piétines comme un sanglier. Et encore, le sanglier, lui, sait quelles baies peuvent le soigner. »

p. 91

 

 

 

 « Un âne ahane et un instant on se demande si c’est lui qui va prendre la parole. »

p. 133

 

 

 


Vinau, Thomas, Le camp des autres, 2017, Alma Éditeur.

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