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Bass, Rick | Le livre de Yaak

vendredi 1er décembre 2017, par SebMénard

Ces causes qui nous stupéfient par leur banalité, leur étendue, leur omniprésence. Pour nous mettre un peu de baume au cœur, nous battons en retraite, nous les reléguons dans une partie de notre cerveau — une case vide, interte et avare — avat de nous réfugier dans l’art — une lecture, un morceau de musique, un tableau — pour apaiser un flot d’adrénaline, le coup porté à l’âme.

p. 15

Il nous faut la vie sauvage pour nous protéger de notre propre violence.

p. 16

Il nous faut la force des lys, des fougères, des mousses et des éphémères. Il nous faut la virilité des lacs et des rivières, la féminité des pierres, la sagesse du calme sinon du silence.

p. 16

Parfois la panique jaillissait en mon for intérieur — peur galvanique démesurée — et j’étais tentée d’abandonner l’art pour consacrer mon temps à rédiger des plaidoyers. Je croyais toujours à l’écriture, mais elle m’apparaissait comme un luxe superflu en ces circonstances. Si votre maison brûle, qu’allez-vous faire ? Attraper un seau d’eau pour combattre les flammes, ou prendre un peu de distances et écrire un poème ?

p. 30

À mesure que l’ordre et la logique fuient nos sociétés, je suis convaincu que l’art et la nature peuvent seuls remédier au déséquilibre troublant, au malaise de ce monde, que nous éprouvons dans chacun de nos nerfs et de nos sens sans pouvoir le nommer.

p. 31

Je sais que tous, nous pouvons éprouver ce revirement du sang en nos veines, cette incertitude stupéfiante, toujours plus forte devant le monde et l’instabilité des choses, au cœur des villes ou des bois. Qu’est-ce qui rapproche les choses, qu’est-ce qui les éloigne ?

Quelle est la valeur de l’écriture ?

Quelle est la valeur d’un lieu ?

p. 34

J’atteignis la crête et parcourus du regard le vaste gouffre tendu de velours vert de l’autre côté de la montagne, la plus grande zone sauvage de la vallée. Je ne crois pas pouvoir faire barrage aux routes plus longtemps, ni comme artiste, ni comme scientifique. Je crois à la loi commune qui veut que les forces lentes (l’art, la dérive des continents) soient plus puissantes en fin de compte que les forces rapides (la foudre, la construction de routes) — mais moins incisives.

p. 80

Le printemps est là. Je sens monter en moi une certaine forme de dépression. Cette guerre incessante contre la nature — tout ce qu’on lui prend, quand il faudrait lui restituer après un siècle de pillages —, tout cela me remue l’âme comme une terre est parfois remuée par les bulldozers. Je me suis lancé corps et âme dans ce combat qui m’a pris tout ce que j’avais, en vain apparemment. J’ai écrit des lettres, élaborés plans et stratégies, mené campagne. J’y ai perdu la paix.

p. 139


Bass, Rick, Le livre de Yaak, 2007 pour la traduction de Camille Fort-Cantoni, 2013 pour l’édition Gallmeister.

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