Budapest

dimanche 7 janvier 2018, par SebMénard

 

 

 

“Aujourd’hui je suis divisé entre la loyauté que je dois au Tabac d’en face, chose réelle au dehors
Et la sensation que tout est rêve, chose réelle au dedans.”

Fernando Pessoa, Bureau de tabac, éditions Unes, traduction de Rémy Hourcade.

 

 

 

 

 

 

Le jour précédent notre arrivée à Budapest, nous avions fait un feu de camp dans un bois, à quelques dizaines de kilomètres, au nord de la ville. Ce feu de camp nous éclairait et éloignait les insectes. Pour plusieurs raisons, nous étions chancelants. L’après-midi, nous avions aperçu un avion larguer dans le ciel de l’insecticide. Il s’agissait d’un vieil avion. Jaune. Il volait très bas. On nous a dit que c’était pour répandre des insecticides. Je ne suis pas certain que nous l’aurions deviné. Ça ne sentait rien. À chaque passage de l’avion, c’était assourdissant de tôle et de kérosène, mais ça ne sentait absolument rien. Et les moustiques étaient bien là. Cet avion, et les insecticides qu’il larguait, auraient-il suffi à nous rendre chancelants ? C’est possible. Je disais chancelant depuis que j’avais lu, dans une traduction, que les héros de Jack Kerouac étaient chancelants. Nous étions chancelants parce que nous avions parcouru des centaines de kilomètres, parce que l’est était là, parce que nous étions dans cette poussière, parce le temps était caniculaire, parce que nous suivions les eaux de l’Europe, parce que nous avions décidé de traverser les villes, parce que nous dormions dehors depuis de nombreuses nuits désormais, parce que nous avions pris l’habitude de nous réfugier dans les bois, parce que nous allumions des feux de camp le soir… Alors nous étions arrivés dans ce bois, à quelques dizaines de kilomètres au nord de Budapest, chancelants — usés secs secs.

 

 

 

 

 

 

(…) usines d’un autre temps. Statues d’ouvriers au travail. Soldats. Guérites de surveillance. Chien endormi à terre. Planches de béton. Touffes d’herbe s’élevant entre les plaques. Rouille rouille aux fenêtres, sur les toits. À l’entrée d’un village : les baraques sont de plus en plus proches — une petite table, un banc, une chaise. Quelqu’un, assis, là. Là, à regarder l’éternité déraper sur l’asphalte. Un type file sur un cyclomoteur. L’odeur du mélange. Huile chaude. Vieille femme pédalant lentement sur son vélo rouillé. Un homme pour remplir dix litres d’eau potable à la fontaine du village. Wi-fi gratuite au même endroit. Bouteilles en plastique vides. Une voix finit par s’élever de toute cette poussière pour dire : « Avant, je traversais le Danube à la nage, tous les jours. Aujourd’hui, surtout pas. Je n’irai plus jamais dans les eaux du Danube ». Personne pour les voir, mais les insecticides continuaient de flotter dans l’atmosphère. Les moustiques étaient les nouveaux héros chancelants.

 

 

 

 

 

 

(…) le feu continuait de brûler. De temps à autre, nous ajoutions un peu de bois. Les moustiques semblaient se tenir éloignés de notre petit espace de lumière. C’est surtout la fumée qui nous protégeaient. Nous menions une discussion passionnante. Il s’agissait, une fois de plus, de décrire notre lieu de refuge. Nous discutions aussi de l’intérêt de ces traversées de ville, de cette friction sans gasoil toujours recommencée. Nos questions ne trouvaient que rarement de réponse. Mais nous les posions toujours sous un nouvel angle. Sur le fleuve à côté, de longues péniches de croisières défilaient dans la nuit. Après leur passage, on entendait l’eau sur le rivage, puis tout redevenait calme, silencieux. Dans le brouille noir noir de la nuit du bois. Nous restions tout de même chancelants. Nous l’étions à cause de Jack Kerouac, je l’ai déjà dit, mais aussi à cause de la nuit, de la fatigue, et parce que la ville approchait.

 

 

 

 

 

 

(…) à Budapest nous avons rencontré Zoltan. Il nous a laissé son canapé pour quelques jours. Sur place, nous avons fait différentes choses. J’aimerais en évoquer deux, qui me semblent importantes pour cette histoire de traversées des villes et de forêts décimés. La première : dans une petite rue dont j’ai oublié le nom, nous avons trouvé un magasin coopératif fermier. Là, nous avons fait le plein de victuailles pour plusieurs centaines de kilomètres. C’est moderne, un magasin coopératif fermier. Pourtant, sans le gasoil, il est beaucoup plus difficile de compter sur les magasins coopératifs fermiers pour s’approvisionner. C’est une question qui concerne les villes, les campagnes, les plaines, les montagnes, tout. La seconde : vers Moszkva tér, nous avons écouté un groupe de free-jazz. Je ne sais pas ce que Jack Kerouac pensait du free-jazz. Aurait-il dit que le saxophoniste était chancelant ? Je n’ai pas de réponse à cette question. C’était un beau concert. Je veux dire : nous avons vibré. La performance se terminait ainsi : lors du dernier morceau, les musiciens ont ostensiblement enregistré leur propre jeu, à l’aide de leur téléphone. Ensuite, alors qu’ils s’arrêtaient tour à tour de jouer, ils quittaient la scène en laissant chacun leur téléphone contre la caisse de résonance de leur instrument. Nous assistions peu à peu à leur disparition. La fin du concert nous laissait face à quelques téléphones, diffusant l’enregistrement du dernier morceau joué, sur scène, à travers la faible portée des instruments désormais immobiles. Contrebasse couchée portant un téléphone dans l’une de ses ouïes. Saxophone sur son pied recueillant son propre souffle diffusé dans le pavillon. Batterie dont la caisse claire vibre au rythme du haut-parleur d’un téléphone. Piano à queue ouvert sur la solitude d’un écran de smartphone. C’était beau. C’était troublant. La nuit était là. Moszkva tér était Moszkva tér. Jack Kerouac chancelait. Les chemins nous appelaient. La ville restait la ville. L’asphalte, le béton, le fleuve, tout restait tout. Et pourtant, il s’agissait probablement d’une vision, chose réelle au dedans.

 

 

 

 

 

 

(…) cette nuit-là, j’aurais aimé allumer un feu. Trouver un bois, puis allumer un feu. Avec ceux qui étaient là, nous aurions discuté de cette porte sensible. Car il s’agissait d’une porte sensible. J’imaginais que Jack Kerouac aurait appelé ça une porte sensible, chancelant. Il y a bien quelques bois dans Budapest, mais ils ne sont pas vraiment adaptés pour allumer un feu. Le feu des villes se joue à leur périphérie, dans leurs zones blanches et aux abords des grands asphaltes.

 

 

 

 

 

 

(…) Zoltan nous avait indiqué une route à suivre, afin d’échapper Budapest. Nous nous sommes un peu perdus. Nous avons beaucoup tourné. Du centre, nous avons pris la direction du neuvième arrondissement de Budapest. Il fallait trouver un moyen de traverser la route n°5, qui correspondait à un boulevard périphérique. Depuis le Danube, la route n°5 est celle qui remonte vers la gare routière internationale de Népliget — gare desservant l’Europe orientale. Là-bas, tous les soirs vers 23h50, un fourgon Mercedes immatriculé en Roumanie part pour Cluj-Napoca. Arrivée prévue vers 8h30. Je le dis parce que cela apparaît plus clairement ainsi : il est beaucoup plus évident de trouver un moyen de rejoindre la gare internationale Budapest-Népliget, puis d’attendre l’arrivée du mini-bus rouge, afin quitter la ville et se rendre à Cluj-Napoca, que de tenter de quitter Budapest à vélo. Que vous alliez à Cluj-Napoca ou non. Chancelants.

 

 

 

 

 

 

(…) je suis rude avec Budapest. Zoltan avait d’ailleurs affiché sur son ordinateur une carte représentant l’ensemble des bikelines de Hongrie. Elles étaient très nombreuses. Et quitter Budapest à vélo était possible. Nous n’avions plus de carte, mais quitter la ville était tout à fait envisageable. C’est simplement une question d’asphalte, d’automobile, de béton, de trottoir, de signalisation, de chaleur, de moustiques, de pluie, de poussière, de faim, de semi-remorques et de gaz d’échappement.

 

 

 

 

 

 

(…) échappement, échappée, poésie, fuite.

 

 

 

 

 

 

(…) nous avons fini par trouver cette zone vide de constructions, d’usines ou d’automobiles. Les quelques bâtiments restants étaient en ruine. De temps à autre, surgissait une carcasse d’automobile, une remorque de poids-lourds, ou une borne à incendie. Sur quelques kilomètres, une route pavée filait vers le sud-est. D’un côté, une bande d’herbes sauvages, puis un bras du Danube. De l’autre, une longue friche de gravats, de bétons, d’asphalte et de déchets. Je le précise ici, mais c’est une information bien connue des cyclo-activistes de Budapest, des promeneurs, des fous : à la fin de cette longue ligne droite, prendre à droite afin de trouver un chemin filant entre un vieil entrepôt et le fleuve. Tags, bétons, tôle rouillée, parpaings. Canettes de bière, cendres, sacs plastiques. Bâches. Grilles. Seau. Gravats. En réalité, dès cet instant, nous pouvons considérer que nous avons quitté Budapest. En longeant ce bras du Danube, on passera le long du vingtième, puis du vingt-troisième arrondissement de la capitale. Enfin ce sera Dunarharaszti, Taksony. On peut traverser le Danube à Szigethalom. Cela permet de continuer en traversant une forêt : Tököli Parkerdo. Le site Google Translate « traduit » cela en : tourbillonnant forêt du parc.

« Rouler vers sud tourbillonnant forêt du parc — toujours vers sud et Danube Danube Danube — dans tête reste l’asphalte et la tôle des villes dingues. » 

Puis nous avons laissé passer un orage à Szigetcép, devant le Fagyizo. Nous y avons bu de la bière, puisque tout le monde y buvait de la bière. Ensuite, nous avions poussé jusqu’à Ráckeve. Là, nous avions cherché un bois.

 

 

 

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