Le dit de Konstantin

mercredi 14 février 2018, par SebMénard

 

 

 

 

 

 

“ Le lièvre est à la forêt. La douceur et la bestialité, la langue chaude de la mère, les babines retroussées du père sont à la forêt. La viande est à la forêt. Le flux et le reflux du sang, les muscles, les odeurs, les souffles sont à la forêt. Toutes les bêtes sont à la forêt. Ce qui grouille, ce qui fouille, ce qui bondit, ce qui se déploie, ce qui attaque, ce qui ronge, ce qui creuse, ce qui mord, ce qui broie est à la forêt. L’argent mort de la lune est à la forêt. La glaise, le vent, la brume et la rosée, toutes les obscurités appartiennent à la forêt. Elle est le foyer de tous ceux qui n’en ont pas. De tous ceux qu’on ne veut pas. De tous les chassés, les fuyards, les proies. L’ombre est à la forêt. L’ortie et la ronce, la chouette et le goupil, l’ours et le coucou, le loup et le hérisson, le givre et l’orage, la larve et le serpent. ”
Thomas Vinau, Le camp des autres, Alma éditeur.

 

 

 

 

 

 

Nous avions construit un feu. C’était au Montenegro, vers Pitomine, lorsqu’on s’enfonce dans la forêt du Durmitor. La nuit était la nuit — et nos corps avaient leurs fatigues. Le feu brûlait son bois. La fumée étouffait la pluie. La pluie finissait par éteindre le feu. Nous rallumions le feu. Le bois brûlait de nouveau. La fumée s’élevait dans le noir. Nos esprits dansaient. Le vin, la bière, les eaux-de-vie passaient d’une main à l’autre, d’une bouche à l’autre. Les lèvres bougeaient dans la nuit. Les yeux brillaient. Les muscles reposaient. On s’asseyait sur le bois. On se passait un plat. On recommençait de boire. Tout s’oubliait. Tout était entier. Konstantin portait une casquette siglée b.g.d. et — dans la nuit — il répétait ces lettres : « b.g.d. ». Il était debout dans le noir et sur son visage on voyait le mouvement des flammes. « b.g.d. ». Il levait les bras au ciel comme si le ciel pouvait changer quoi que ce soit : un destin, une nuit, la forme du chemin, le poids d’un caillou, le retour d’un souvenir.

 

 

 

 

 

 

(…) « j’habite la forêt, le bois, les chalets abandonnés. Je vis des ombres et des cueillettes. Je sais le nom des bêtes, leurs cris, leurs formes. Nous parlons ainsi. J’ai laissé les villes derrière moi. Je n’y serai plus. Je connais les insectes, les morsures, les remèdes. J’ai des réserves de bois, de châtaignes et quelques outils. Je marche toute la journée. Je ne sais plus faire autre chose. Je pense avec mes pieds. J’allume des feux, je m’y réchauffe, j’y mange. Je connais les abris, les refuges et leurs emplacements. J’ai consigné les souvenirs, le dit des confins et celui des asphaltes. Je ne retournerai jamais à Belgrade… Je répète des mots dans le noir. Je me tiens debout sous la pluie. Je suis là, nous parlons, et je disparais. Tu ne me reverras jamais… Je ne crois pas aux histoires, aux récits, aux bombardements, aux billets. Je ne sais plus quelle réalité habiter. Je suis dans cette forêt, dans ce parc. Je resterai ici jusqu’à la fin. La fin arrivera. Nous contenons déjà notre propre fin, intime. Mon corps erre dans cette brume. J’ai jeté mon esprit dans un précipice. La ville mange les hommes. J’ai peur des Nations. Je parle dans le grand vrac. Buvons. » Voilà le dit de Konstantin, rendu aux précipices, aux montagnes et à la forme des villes. Buvons. Buvons longtemps. Buvons beaucoup. Je ne parle pas de liquides. »

 

 

 

 

 

 

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