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Stasiuk, Andrzej | Journal de bord (in. Mon Europe)

samedi 14 juillet 2018, par SebMénard

 « Revenons au Danube, « Père de tous les fleuves ». De ses sources à son delta, il s’appelle successivement Donau, Dunaj, Duna, Dunav, Dunarea. La ligne de partage des eaux carpatiques passe à dix kilomètres de chez moi. Le défilé de Regietówka se trouve au pied de Kaworzyna Konieczniańska. Le torrent Regetówka se jette dans celui de Zdynia qui, à son tour, plonge dans les eaux de la rivière Ropa, qui, elle, va se perdre dans celles de la Wisłoka et celle-ci, comme l’indique sa parenté linguistique, disparaît à jamais dans les eaux grises de la Vistule (…) »

pp. 84-85

 « Ils s’y mélangent aux litanies des saints, aux prières, au souvenir des armées étrangères qui traversèrent les villages lorsque, du printemps jusque tard en automne, les chaussures n’étaient pas d’usage, au souvenir de la misère et de la monotonie de l’horizon dessiné une fois pour toutes, de la biologie qui n’autorise aucune confiance envers ceux qui ne sont pas de votre sang, de la peur de tout ce qui est étranger et du mépris qui s’ensuit, du bouillon de poule les jours de fête et du fromage, du pain et du lait le reste de l’année avec ces noms qui ne signalent aucun changement, juste que le temps passe, inexorable, et comme il était au commencement, maintenant et toujours, pour les siècles des siècles, amen. Oui. Cela m’empêche de dormir car le secret de l’âme humaine y réside, surtout celui d’une âme d’Europe centrale dont l’existence n’a jamais été vraiment prouvée, le contraire non plus d’ailleurs. Parfois, elle m’apparaît tout à fait concrètement, comme cette fois, à Orlov ou à Andrejovce, où, du train, j’ai vu des garçonnets pousser une roue de vélo dans la poussière de la route avec une tige tordue : c’était le jouet de leurs pères et grands-pères. Un peu plus tard, j’ai vue une roue similaire clouée à un arbre sur lequel quelqu’un avait peint à la peinture à huile les lettres NBA, et les frères des garçons vus auparavant y lançaient un ballon en plastique. »

p. 104

 « Écrire, c’est énumérer des noms. »

p. 108

 « L’ancien temps prévaut encore ici, celui où les gens ne prenaient pas la route sans raison. Ils restaient chez eux et tendaient l’oreille aux bruits du monde parce qu’une invitation au voyage ne présageait jamais rien de bon. On partait pour une guerre étrangère, on se sauvait devan tles armées, on fuyait la misère et la faim. »

p. 109

 « Je règle un programme de lavage avant de me mettre à lire : Danilo Kiš, Hrabal, Joseph Roth, Dubravka Ugrešić, Peter Esterhazy (Les cochers), Jakub Deml, Miodrag Bulatović, Ioan Groşan et le Bildungsroman de K. Varga. Je lis tout cela parce qu’il fait nuit, je ne vois pas grand-chose par la fenêtre et je n’ai pas le moindre voyage en prévision. Je lis une page, une page et demie, puis je pose mon livre pour prendre le suivant parce que la littérature imite l’histoire comme la géographie et, en la circonstance, elle doit se composer de fragments, de parcelles, de regards par la vitre d’une voiture, car ici, chez nous, il nous est impossible de concocter une longue narration qui aurait du sens et ne serait ni plus ennuyeuse i moins invraisemblable que ne le sont la vie et le monde. »

p. 121

 « (…) j’ai essayé d’appliquer leur méthode, mais mon propre récit partait en charpie entre mes doigts lorsqu’ils m’observaient et tendaient l’oreille puis me demandaient parfois pourquoi mon héros restait pareil à lui-même du début à la fin de l’histoire. Je voulais leur expliquer que ce héros, c’était moi, moi qui suis las des changements ; mon souhait le plus cher et que le monde s’installe dans la durée, qu’il cesse de faire des sauts périlleux ; ce qui me fascine, c’est l’immobilité parce que l’importance des actions humaines décroît lorsque celle-ci deviennent pléthoriques et, par le fait même, mauvaises. Mais je ne parvins pas à le leur faire entendre — mon traducteur était excellen, pourtant — je n’y parvins pas parce qu’ils pensaient que le protagoniste est maître de son destin. »

p. 130


Stasiuk, Andrzej, Journal de bord, in. Mon Europe, traduction de Maryla Laurent, Éditions Noir sur Blanc.

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