Chevreuils

mercredi 15 novembre 2017, par sebmenard

 

 

 

“L’homme s’écriant « on a failli se payer une biche ! » la plupart du temps se trompe, la berlue l’égarant, il aura mal regardé le derrière de ladite qui a déboulé d’un gaulis et frôlé son pare-choc, car il n’y a pas de matière à confondre le derrière d’une biche avec celui, sans queue, blanc, cordiforme et probablement allumé d’émotion de la chevrette qui maintenant s’enfuit par la broce et la lande, à moins qu’il ne fût, ce derrière, en forme d’haricot sec, auquel cas l’homme aura failli se payer un chevreuil —”

Jean-Pascal Dubost, Nouveau Fatrassier, éditions Tarabuste

 

 

 

(…) campagne de la Pologne. Nous dormons au bord d’un torrent. À l’entrée d’un bois. Je ne parviens pas à me souvenir du nom du lieu. Pourtant — tout est clair : il y a ce torrent à côté, il y a ce bois, juste là. Il y a cette prairie où nous avons passé la nuit. C’est une vallée : de chaque côté des collines s’élèvent. J’ouvre l’œil, réveillé par un bruit — bruit de bête. Le jour se lève tout juste. C’est froid, blancs et humide. Je ne résiste pas longtemps : j’ouvre mon duvet, j’attrape une veste, je me couvre. Les bruits sont encore là. J’essaie de bouger le plus discrètement possible. J’ouvre la moustiquaire de la tente. J’ouvre la toile. Je passe la tête dehors. Voilà : trois, non quatre chevreuils sont là. Dès qu’ils m’aperçoivent, ils reculent, ils s’éloignent, puis ils s’arrêtent. Ils m’observent. Ils m’observent avec curiosité (c’est ce que j’imagine). Et je fais la même chose — exactement la même chose. Je les observe. Immobile. J’ai les mains posées dans l’herbe, les pieds encore dans la tente, la tête tout juste sortie de la toile. C’est ridicule. C’est ridicule et exaltant. Combien d’hommes ont-ils vécu cet instant ? Depuis combien de centaines de milliers d’années mes semblables font-ils la même chose ? Que pensent ces bêtes ? Que voient-elles ? Quel homme vit la même chose —exactement la même chose — en ce moment même ? Que pense le chasseur, à l’instant d’appuyer sur la gâchette ? Quelle émotion parcourt un animal, lorsqu’elle découvre un campement d’humains ? Je sais que les bêtes vont et viennent souvent aux mêmes endroits, dans les mêmes lieux. Si les constructions humaines ne les dérangent pas, elles se retrouvent dans les mêmes traces. On dit que les loups usent des mêmes sites de rendez-vous depuis des milliers d’années. Les mains s’engourdissent vite dans l’herbe humide et froide. J’essaie de mettre mes chaussures afin de sortir. Je fais beaucoup de bruit. Les chevreuils s’éloignent. Ils disparaissent. L’un d’entre eux jette un dernier coup d’œil avant de s’enfoncer dans le taillis. Je suis debout, dans l’herbe humide de cette vallée polonaise. Il fait froid. La rosée brille. Le ciel est bleu. Lisse. J’entends quelques branches craquer dans le bois. Je pense au regard des chevreuils. C’est ça. C’est exactement ça.

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